Rencontre avec Anne Provoost
Anne Provoost est un écrivain reconnu dans son pays, ses livres sont traduits en 15 langues. ''Regarder le soleil'' est son deuxième roman publié en France, après ''Le Piège'', qui fit l'objet d'une adaptation cinématographique. Propos venus des Flandres.
Pourquoi avoir situé votre roman en Australie, alors que vous vivez en Belgique ?
La situation géographique est très importante, l'histoire a toujours des liens avec les lieux où elle se déroule. A l'époque de l'écriture de ce livre, je voyageais sans cesse. Je n'ai supporté ces perpétuels changements de lieu qu'à la condition de pouvoir, chaque fois, en rapporter des nouvelles. Si j'ai choisi de jouer sur une grande diversité de lieux, l'Australie est sans doute le pays qui m'a le plus fasciné : on se trouve plongé dans une nature, monumentale et étrange à la fois. Ce lieu évoque pour moi à la perfection le sentiment de ''se perdre''. Ainsi, j'ai ramené de ce voyage deux petites histoires, comme des autres pays que j'ai visités, et ce fut le point de départ de ce roman...
Comment ces fragments sont-ils devenus un livre ?
Après en avoir écrit quatre ou cinq dans ces conditions, j'ai découvert que si chaque histoire était issue de lieux différents, une constante les reliait toutes : le regard qu'une enfant pose sur sa mère qui souffre. Le fil rouge était là sans que je m'en sois aperçu ! Ce fut une très étrange expérience, tout à fait nouvelle. Mais, rétrospectivement, elle me parait la conséquence inconsciente de mon besoin, à l'époque, de m'isoler. Je pense avoir écrit ici le roman le plus ''introspectif'' de ma carrière.
Regarder le soleil est un roman de l'exil et du deuil de l'origine, de la mère...
Je suis issue d'une famille paysanne dont les enfants, nombreux, se sont par nécessité expatriés, en France, au Canada, aux Etats-Unis ou en Afrique du Sud. La citadine que je suis aujourd'hui a gardé la mémoire de cette enfance campagnarde marquée par l'exil et la séparation. Ce livre raconte les deuils successifs que vit Chloé, la jeune narratrice de cette histoire : la mort de son père, l'obligation pour sa mère de partir à la ville, le lent délitement de cette dernière lorsqu'elle devient aveugle... Et, à l'inverse, il montre le regard de plus en plus aigu que l'enfant porte sur cette mère qui se défait, comme se défait la vie qu'elle avait auparavant menée.
Qu'avez-vous voulu dire avec le titre de votre roman, Regarder le soleil ?
Pour moi, Regarder le soleil traduit ce que Chloé ressent en regardant sa mère - un mélange d'éblouissement et de peur de la perte de soi, de son identité propre, dans un rapport qui serait trop fusionnel. En la regardant, l'enfant se regarde elle-même comme dans un miroir où elle risque de se perdre. Mais courir ce risque est la condition même pour "se" trouver. Un cheminement qui ne va pas sans souffrances pour l'une, comme pour l'autre.
Votre livre donne la parole à ceux qui ne peuvent généralement pas s'exprimer...
Je pense que c'est un des rôles majeurs de la littérature. Un enfant en deuil n'a pas de mots pour le dire. Il revient à une forme de souffrance animale, qui ne peut se verbaliser. Ce roman est celui de la réappropriation du langage par Chloé, étape par étapes
Est-ce pour cette raison que Regarder le soleil relève du puzzle ?
Cette question m'importe. L'intrigue n'est qu'un aspect de la littérature. Pour moi, le roman existe plutôt par la forme : ces chapitres, tous différents, sont autant d'instantanés, de diapositives que l'on peut aussi bien regarder dans leur globalité qu'en détail, pendant autant de temps que l'on veut - ou que l'on peut - avant de passer à la suivante. Chaque chapitre est un soleil à contempler sous différents angles. L'expression ''faire son deuil'' rend bien compte du caractère actif de la démarche. D'où le choix de ce verbe ''regarder''; à l'infinitif, comme une injonction, une sorte d'impératif.
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